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SURPRISE ! HEUREUSE OU HONTEUSE ?

Publié le vendredi 23 avril 2021, par Gabinho

Avril 2021 : dans la série des élections prévues, nous ne nous attendions guère à des surprises. En effet, après Faure GNASSINGBE au Togo, Alassane OUATTARA en Côte d’Ivoire, Alpha CONDE en Guinée, SASSOU NGUESSO au Congo, c’était le tour de Patrice TALON au Bénin et d’Idriss DEBY au Tchad d’orner ce mois d’avril 2021 de leur victoire électorale à plus de 70 et 80% des suffrages. Mais voilà, Idriss DEBY a réussi à nous surprendre : il a tiré sa révérence quelques jours seulement après avoir encore gagné ces élections à 79,32 %.

Et alors que nous en étions encore à chercher à comprendre les circonstances de son décès, quelle n’a pas été notre surprise d’entendre, non pas seulement ses partisans tchadiens, non pas ses pairs africains, mais les anciens ministres et hommes politiques français, dont Emmanuel MACRON, entonner les louanges de ce "grand" homme "courageux".

Nous avons eu du mal à accoler la qualification de courage à une gouvernance qui en trente années a amené son pays au 187ème rang sur 189 en matière de développement humain, ce qui fait que 42% des Tchadiens vivent en-dessous du seuil de pauvreté malgré la manne du pétrole, un système qui a fait du Tchad un des pays les moins scolarisés de la sous-région, etc.

Et alors que RFI passait les extraits des premiers discours de DEBY qui promettait l’instauration de la démocratie dans son pays, nous tentions de préciser le chiffre d’opposants tchadiens disparus, et de mettre au clair le nombre de fois où la Constitution avait été tripatouillée jusqu’aux dernières élections, lorsque nous avons appris que Mahamat DEBY-ITNO, le fils d’Idriss DEBY, succédait à son père à la tête du Tchad pour 18 mois par grâce à un Conseil de Transition installé par l’armée tchadienne ! Un coup d’état militaire !

Nous avons ouvert grandement nos oreilles pour entendre les Africains surtout, les chefs d’Etat de la CEDEAO en particulier, protester comme ils l’avaient fait lors du coup d’état qui renversa Ibrahim Boubacar KEITA au Mali il y a tout juste quelques mois. Silence assourdissant !

Et l’Union Africaine qui n’a pas pipé mot non plus, alors que l’OUA, dont elle est la fille, avait pris depuis 1999 une résolution interdisant l’arrivée au pouvoir par coup d’état militaire.

La nationalité tchadienne du président de la Commission de l’UA pourrait-elle justifiée un tel mutisme ? Quelles sont donc la nature et la crédibilité des institutions africaine ?

On aurait pu au moins faire semblant en publiant une déclaration plus ou moins hypocrite rappelant cette résolution puisque nous savons bien manier la langue de bois. Les intérêts à protéger sont-ils si puissants que même cela a été impossible ?

Que représentait donc Idriss DEBY pour les intérêts français au Sahel et en Afrique ? (Nous devrions dire certains intérêts français par respect pour ceux qui ont émis des points de vue critique sur la politique du pouvoir français) En tous les cas et de façon évidente l’importance de ces intérêts a réussi à pousser Emmanuel MACRON à assister aux obsèques de l’ami courageux.

Pauvres opposants Tchadiens qui auront la surprise de voir ainsi reconnue la valeur d’un homme en qui eux ne voyaient qu’un opposant farouche aux Droits de l’Homme, empêchant toute contestation, au cœur d’un système qui pillait les richesses du pays, imbu de sa personne au point de se faire nommer Maréchal d’Etat avec une pléiade de généraux.

Pourtant, pour notre part, nous pensons que la surprise honteuse devrait être du côté de la population des citoyens français qui classent leur pays dans la catégorie des champions des Droits de l’Homme, qui reconnaissent à leur pays le droit de donner des leçons de démocratie à tel ou tel autre, alors que tout juste à leur porte, de l’autre côté de la Méditerranée, leurs dirigeants rendent hommage à des hommes politiques qui passent par tous les moyens pour rester au pouvoir durant plus de trente ans, et même plus avec leurs fils qui les remplacent après.

En ce sens-là on peut dire que le Togo a montré la voie : décès de l’autocrate, coup d’état militaire pour permettre au système mis en place de perdurer à travers un de ses fils qui devient chef d’Etat pour longtemps lui aussi.

Cependant ceux qui sont tentés par ce schéma devrait examiner la situation actuelle du Togo.

Depuis la passation dynastique du pouvoir en 2005 une crise larvée s’est installée, renaissant après chaque échéance électorale. Est-ce là le type de stabilité que l’on veut protéger au Tchad ?

Au Togo, les détournements se poursuivent et la presse, la population les dénoncent de plus en plus à cause de la pauvreté grandissante des citoyens. Dans cette atmosphère le pouvoir est obligé de durcir sa mainmise sur la population et ses possibilités d’expression. Une escalade dont nous ne voyons pas la fin. Pourra-t-on encore affubler ce régime de faux habits de la démocratie ?

Pourra-t-on trouver des arguments spécieux comme on le fait au Bénin pour assurer quePatrice TALON n’avait pas le choix, que la gouvernance démocratique est de son côté, que cesont les autres qu’il faut accuser ? N’aurions-nous pas vécu une heureuse surprise si Patrice TALON avait gagné les élections en laissant tous ses adversaires se présenter ? En lieu et place nous éprouvons une sorte de gêne honteuse lorsqu’on présente encore le Bénin comme modèle de démocratie.

Heureusement que notre mois d’avril 2021 a été sauvé par la reconnaissance de la culpabilité de Derek CHAUVIN dans la mort de George FLOYD.

Et lorsque les membres de la Conférence Episcopale des Etats-Unis déclarent ceci : « La mort de George FLOYD a mis en lumière et amplifié le besoin profond de voir le caractère sacré de toutes les personnes en particulier celles qui ont été historiquement opprimées », ils mettent avec raison l’accent sur le besoin de reconnaissance d’une communauté qui souffre depuis trois siècles, les Afro-américains, mais cela prend en compte tous ceux qui dans le monde se voient bafoués dans leur dignité d’être humain. En effet, précisent les évêques « quelle que soit l’étape de cette vie humaine, non seulement elle compte, mais elle est aussi sacrée. »

Nous citoyens togolais pourrions prendre leçon de cette déclaration car exactement comme le diagnostiquent les évêques américains chez eux, il y a un « besoin urgent de réconciliation car les injustices sociales existent toujours et la nation reste profondément divisée sur la manière de guérir ces iniquités ».

Nous citoyens togolais pourrions-nous nous inspirer de ce que, pour aller plus loin que la condamnation de Derek CHAUVIN, les évêques recommandent, au nom de la justice réparatrice et de la guérison spirituelle, émotionnelle et physique : reconstruire pacifiquement ce que la haine et la frustration ont détruit.

Nous sommes au mois d’avril où nous allons célébrer le 27 avril prochain notre fête nationale : ne pourrions-nous pas initier à cette occasion des actes concrets et des gestes symboliques ?

Les autorités ne peuvent-elles pas, pour cette fête, oser poser un acte juste et vrai qui remettrait tout le peuple togolais debout dans l’inlassable quête de liberté et de bonheur ?

Lomé, le 23 avril 2021

Par Maryse QUASHIE et Roger E. FOLIKOUE