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Pouvoir, Opposition et Société civile, un refus avéré de changement politique

Publié le mercredi 3 février 2021, par Gabinho

Il ne s’agit pas d’un constat propre à la rédaction de « Le Télégramme du Togo » mais du GRAD (Groupe de Réflexion et d’Action pour le Dialogue, la Démocratie et le Développement) de Victor Alipui, ancien ministre togolais de l’Economie et des Finances, lors de la transition politique au Togo. Face à la presse plusieurs jours plus tôt, ce groupe dans un manifeste rendu public et adressé aux différents acteurs de la politique togolaise, pour relancer le processus de démocratisation au Togo, processus qui d’après lui est dans l’impasse, trace des pistes pouvant conduire à cette relance. Un des éléments fondamentaux de cette relance, la transition comme un passage obligé. Aussi est-il indiqué la composition de certaines institutions de la République. De ce qui suit, le GRAD expose clairement son constat d’un refus de changement politique affiché dans les faits et gestes par les tenants du pouvoir, l’opposition mais aussi la Société civile…

GROUPE DE REFLEXION ET D’ACTION POUR LE DIALOGUE, LA DEMOCRATIE ET LE DEVELOPPEMENT
1.1.2 Le refus avéré du changement démocratique
Le décès du Chef de l’Etat, après un règne sans partage d’environ 38 ans, suscite un regain d’espoir de changement au niveau du leadership du pays. Cette lueur d’espoir qui renaît semble se justifier aux yeux d’une population profondément déçue par l’attitude d’une classe politique viscéralement préoccupée par ses propres intérêts personnels et égocentriques. Les tenants du pouvoir restent fermés à toutes réformes susceptibles de déstabiliser le régime assuré du soutien indéfectible de l’armée et de les priver des avantages attachés à ce statu quo aux dépens des souffrances du peuple meurtri. Les partis de l’opposition fascinés par le concept de l’alternance ne cherchent pas à savoir comment le concrétiser, le traduire dans les faits, particulièrement dans le paysage politique togolais, sans trahir les aspirations des populations en quête de liberté et de bien-être authentique. Leur attitude laisse croire qu’ils attendent davantage le changement escompté de l’intervention extérieure, de l’assistance de la communauté extérieure, que de leur propre stratégie d’action, de la mutualisation de leurs énergies dispersées et affaiblies par des rivalités stériles entre partis dits de l’opposition. Cet état de chose les met dans l’incapacité de former durablement un mouvement unitaire de façon à être en harmonie avec les forces vives du pays, mobilisables, potentiellement disponibles pour manifester leur engagement et leur détermination dans la réussite du processus de libération nationale et de démocratisation. Lorsqu’on analyse les comportements de ces trois catégories de protagonistes, le parti au pouvoir, les partis de l’opposition, la population, face à l’impératif du changement démocratique, on découvre l’existence de différences significatives, pleines d’enseignements en ce qui concerne le niveau d’engagement citoyen et la conscience patriotique.
A- Les tenants du pouvoir et la stratégie de la résistance à la démocratie et de la conservation du pouvoir
Il est indiqué plus haut que le parti au pouvoir, ébranlé par les mouvements de démocratisation qui ont connu une réelle effervescence au début des années 1990, a adopté une stratégie de résistance et de conservation du pouvoir ou de maintien du statu quo, que les divers événements survenus au lendemain de la Conférence nationale souveraine (CNS) n’ont pas permis de contrecarrer avec succès. Cette stratégie de résistance s’accommode allègrement de ce que d’aucuns appellent volontiers la démocratie de façade, parée des formes et apparences des institutions démocratiques, sans se préoccuper outre mesure du respect des normes et règles de conduite établies, requises. Elle permet de revenir progressivement sur les acquis constitutionnels obtenus par l’ouverture démocratique, attestée dans le cadre du dialogue par la Conférence nationale souveraine (CNS).
Des tentatives de coup de force militaire (et les sorties intempestives de la soldatesque) finissent par déstabiliser le gouvernement de transition, perturber le jeu politique et semer les graines de la division au sein des partis de l’opposition. Les rivalités internes et des malentendus entre leaders de l’opposition parviennent à compromettre la cohésion et l’entente précaires entre les partis de l’opposition au sortir de la CNS. Les législatives de janvier 1994 offrent l’occasion de constater la profondeur de la division des partis de l’opposition, habilement exploitée par le régime RPT. Le parti de l’opposition majoritaire à l’assemblée nationale est écarté de la « primature » au profit du parti minoritaire, plus proche des tenants du pouvoir. De même, le perchoir boudé par le parti majoritaire est également occupé par un membre du parti RPT. Il s’ensuit que toutes les conditions sont réunies pour faciliter le retour triomphant du parti RPT aux affaires, au statu quo souhaité. Des combines politiciennes sont vite engagées pour inverser la majorité parlementaire au profit du parti RPT. L’atmosphère du parti unique est de nouveau retrouvée pour la gestion des affaires du pays. Le paysage politique togolais est revenu sous la domination du parti RPT, plus décidé que jamais à ne pas faire de concession dans la poursuite et la mise en œuvre du processus démocratique.
Au même moment les partis de l’opposition représentés au parlement se « tirent dessus » et s’organisent pour éviter de contrôler les nouvelles institutions démocratiques en train de se mettre en place conformément à la nouvelle constitution du pays. Le parti de l’opposition majoritaire au parlement se complaît dans son rôle de contestation sans se demander quel est l’impact réel de cette posture sur l’issue du combat de libération ou de démocratisation mené par le peuple depuis des années. Au lendemain de la mort du président Gnassingbé Eyadema, les partis de l’opposition sont confrontés à une situation similaire pour la formation d’un gouvernement de transition imposé par l’Accord politique global (APG). Ils révèlent une fois encore, au grand jour, le poids des rivalités intestines, une vision confuse des objectifs poursuivis, apparemment dominée par des ambitions personnelles et égocentriques, une absence de cohérence et de cohésion. Ce climat délétère au sein des partis de l’opposition est une aubaine pour un régime massivement contesté, dont le caractère violent et brutal vient d’être révélé au monde entier, à travers les pratiques répressives des forces de sécurité chargées de la supervision du scrutin présidentiel d’avril 2005.
B - Les partis politiques de l’opposition et l’alternance politique hypothéquée.
Il convient de rappeler qu’un parti ou une formation politique est d’abord un groupe d’intérêt, composé de personnes partageant la même vision politique, idéologique, et animées du désir de la conquête et de l’exercice du pouvoir d’Etat. Au Togo, un pays en voie de démocratisation, on dénombre plus d’une centaine de partis politiques dont la taille moyenne réelle de certains est très faible. La taille d’une formation politique est parfois réduite à une seule personne, soit au seul membre fondateur. On peut se demander quelles sont les véritables motivations à l’origine de la création de ces innombrables partis politiques ? Une analyse des principales formations politiques c’est-à-dire les plus en vue, indique que celles-ci se laissent généralement engluer dans un système de compétions déterminées plus par des considérations d’ordre personnel et égocentrique que par des préoccupations d’ordre stratégique et d’intérêt national. Face à cette pléthore de partis politiques dans le pays, le Groupe de Recherche et d’Action pour le Dialogue, la Démocratie et le Développement (GRAD) n’avait- il pas suggéré en son temps, dans l’une de ses publications, la nécessité et l’urgence d’un assainissement du contexte politique togolais ? La multiplicité de ces formations politiques contribue à créer davantage l’illusion d’une vie nationale démocratique plutôt que l’existence de véritables pratiques démocratiques. Elle entretient le sentiment d’être dans un régime démocratique alors que les militants comme une bonne partie du peuple vivent au quotidien l’arbitraire des personnes chargées d’animer les institutions de l’Etat.
Cette multiplicité des partis politiques banalise le principe de l’engagement politique selon lequel une personne consacre sa vie, son activité et son temps, à l’intérêt et à la défense de la chose publique. Elle pourrait faire croire que les fondateurs de partis seraient beaucoup plus motivés par les avantages liés à ce type d’initiative qu’aux contraintes associées à ce genre d’entreprise « missionnaire », à la limite du bénévolat, dans l’optique d’une démarche d’engagement citoyen authentique. Et pourtant ne serait-il pas possible de mettre fin à cette anomalie, en exigeant par exemple que chaque parti politique dispose d’une représentation effective dans les principales régions et préfectures du pays ? Qu’il soit obligé de couvrir pratiquement tout le territoire national avec des membres issus de toutes les régions et traduisant en partie la diversité ethnique observée ? Pourquoi cette situation sociopolitique perdure, créant l’illusion d’une vie nationale démocratique que l’on cherche à rendre crédible à l’échelle internationale ? Il est vrai que l’organisation des élections crédibles, transparentes et équitables aurait pu régler le problème, en marginalisant systématiquement ces partis minoritaires et insignifiants aux yeux de l’électorat. A ce propos, que de contentieux électoraux non résolus jalonnent la marche des Togolais vers le changement démocratique depuis 1990 ? Le paradoxe est que la population togolaise aspirant à la démocratie, continue de voter pour le maintien d’un régime antidémocratique, à toutes les échéances électorales prévues par la constitution. Comment comprendre ce comportement bizarre de l’électorat, surtout que l’élection, la possibilité de pouvoir choisir librement par un bulletin de vote le candidat désiré, joue un rôle déterminant dans ce modèle de gouvernance démocratique ?
Cette question peut être considérée comme celle qui est au cœur de la longue crise politique togolaise. Elle renvoie également à la problématique des partis politiques et même à celle des élections organisées dans les pays en voie de démocratisation, et dans la majorité des cas avec le concours financier et technique de la communauté internationale. Que dire de ces élections où toutes les étapes du processus électoral sont viciées, engendrant ainsi des résultats tronqués, contestés à travers des manifestations populaires, violemment réprimées dans le sang, des tueries et des violations massives des droits humains, sans susciter une sincère indignation de la communauté internationale ? Ces événements sociaux profondément traumatisants pour des populations meurtries par des décennies de gouvernance autoritaire/autocratique, sont loin de faire clairement l’objet d’une condamnation appropriée suivie de sanctions ciblées, propres à garantir le respect du principe de la dignité humaine et de celui des libertés individuelles. Ils rencontrent généralement la caution, l’indifférence ou le laxisme de la communauté internationale dont les représentants et envoyés spéciaux disposent de « formules toutes faites » pour minimiser et banaliser des anomalies et diverses irrégularités avérées, observées et attestées dans les processus électoraux. Et pourtant l’un des critères d’évaluation de l’option démocratique d’un système politique n’est-il pas la capacité garantie, pour un peuple, de choisir librement ses propres dirigeants suivant des règles qu’il s’est librement données ? Du moins c’est ce que semblent indiquer les principaux enseignements liés au modèle de gouvernance démocratique préconisé par l’ancienne puissance coloniale et les nations démocratiquement avancées de l’Occident. Pourquoi les normes démocratiques valables dans l’ancienne métropole coloniale et le monde occidental ne le sont-elles pas ailleurs, en particulier dans les pays du Tiers-monde et de l’Afrique subsaharienne ? Les normes démocratiques sont-elles vraiment universelles comme on le prétend généralement au niveau des nations développées et démocratiquement avancées du monde ? Et compte tenu de la prépondérance de la violence dans la déconstruction des processus électoraux dans les Etats d’Afrique, en particulier ceux de l’Afrique francophone, n’est-il pas légitimement permis de penser que les résultats des scrutins électoraux dépendent plus de la capacité d’engendrer la peur et la terreur que de l’expression libre de la volonté des électeurs dans les urnes ? Des décennies d’observations électorales marquées par des résultats contestés suivis de violences et d’accords non tenus attestent à suffisance que le Togo s’inscrit rigoureusement dans cette logique de déconstruction des processus électoraux. Cela produit et entretient une démocratie de façade, reconnue par la communauté internationale, mais rejetée par la communauté nationale. Il apparaît ainsi que l’avis de la communauté internationale est plus déterminant et décisif dans le processus électoral censé organiser démocratiquement le choix des dirigeants à la tête du pays. N’est-ce pas reconnaître aussi par-là que c’est la communauté internationale qui choisit finalement les dirigeants du pays à la place des populations locales directement concernées ?
L’histoire de ces trois dernières décennies consécutives au discours de la Baule, apporte des éléments de réponse édifiants quant à ces interrogations et à la stratégie d’anticipation de blocage des institutions en fonction de la stratégie de déconstruction du processus de démocratisation. Les bouleversements politiques qui ont marqué cette période présentent des conséquences encore vivaces de nos jours. Des résultats des élections conformes aux aspirations de changements des populations sont régulièrement rejetés au profit d’une minorité autoproclamée détentrice du pouvoir par la force.
La duperie n’est pas inaperçue. Elle révèle l’amère réalité des mascarades électorales dans ce contexte africain dominé par un rapport des forces en faveur des partisans de ce que d’aucuns qualifient de coup d’Etat permanent. Cet état de chose s’inscrit dans la logique du régime d’exception systématiquement opposé à celui qui est conforme au modèle démocratique que l’on cherche à instaurer à travers des processus électoraux crédibles respectant les normes de transparence, d’équité et de non-violence. Dans ces conditions, la démocratie de façade, consolidée à chaque échéance électorale au Togo, entretient un régime d’exception comme au temps du RPT devenu UNIR, Union pour la République, tandis que les partis de l’opposition se laissent convaincre d’évoluer déjà sous un régime démocratique Il s’ensuit une compétition farouche entre eux plutôt que la recherche d’une organisation stratégique efficace capable de coordonner et de mutualiser leurs forces individuelles respectives pour atteindre l’objectif commun : opérer un véritable changement de régime et stopper le processus de monarchisation du pouvoir en cours dans le pays. Des tentatives de coalition et de regroupement de partis de l’opposition ne durent que l’espace d’un matin. Pour le scrutin présidentiel, elles survivent rarement au-delà de la proclamation des résultats habituellement en faveur du chef d’Etat sortant. Ces coalitions et regroupements de partis sont pratiquement inexistants pour les élections législatives. Les périodes postélectorales sont davantage consacrées aux rivalités intestines, constamment alimentées et accentuées par un système de manipulations subtiles permettant d’entretenir des scores illusoires et des classements flatteurs sur l’échiquier politique national. Elles ne sont pas conçues comme des moments de réflexions intenses visant à comprendre les raisons de ces échecs répétés à des échéances électorales où la participation des populations acquises au changement démocratique est néanmoins déterminante. Elles ne donnent pas lieu à des initiatives et rencontres tournées vers des activités de recherche et d’évaluation propres à l’identification d’une solution pertinente de sortie de crise au Togo.
Au contraire, ces périodes postélectorales les exposent inlassablement aux multiples épreuves déterminées par la stratégie de « diviser pour régner », dont les tenants du pouvoir ont le secret. Dans ce contexte national dominé par l’opacité des institutions et la lassitude de la classe politique, enfermée dans des pratiques routinières, l’alternance politique, présentée comme principal objectif du processus de changement démocratique, peut-elle se réaliser ? Dans ce cas, que signifie le concept d’alternance politique ? Le dictionnaire Larousse définit l’alternance comme action d’alterner ; et le verbe alterner signifie se succéder avec plus ou moins de régularité. Faut-il en déduire que l’alternance politique implique une succession au pouvoir d’Etat suivant un intervalle de temps plus ou moins régulier ? Qui détermine les conditions d’une telle succession si ce n’est la constitution c’est-à-dire la loi fondamentale ou le contrat social établi par le peuple, ultime détenteur de la souveraineté nationale ? La constitution togolaise actuelle garantit-elle ce type de succession à travers une limitation de mandat dont le respect requis ne peut faire l’objet d’aucune dérogation ? Il convient de noter que celle de 1992 approuvée par référendum à plus de 90% des votants comporte toutes ces dispositions fixant la limitation du nombre de mandat présidentiel et permettant la consolidation de l’option démocratique. Les calculs politiciens et les rivalités intestines entre leaders de partis politiques de l’opposition permettent au parti RPT de retrouver, en 2002, la majorité requise à l’Assemblée nationale et de procéder aux modifications constitutionnelles censées mettre fin aux pratiques cavalières, antidémocratiques, du Togo des années de régime d’exception. Les 22 engagements en discussion entre le pouvoir RPT et les partis de l’opposition, sous l’égide de l’Union européenne, en 2004, n’ont pas pu être conclus et mis en application avant la mort du président Gnassingbé Eyadema, le 5 février 2005. Ils semblent avoir inspiré le dialogue intertogolais qui aboutit, en 2006, à la signature de l’Accord politique global (APG). L’intervention de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dans la gestion de la crise postélectorale d’avril 2005 n’a pas permis de surmonter les incohérences de la classe politique togolaise, marquées par de profondes tensions liées d’une part, aux habitudes du pouvoir solitaire, et d’autre part, aux ambiguïtés entretenues par l’absence de vision patriotique et la prépondérance des intérêts personnels. Le choix du premier ministre devant conduire le gouvernement de transition au cours de la période définie par l’APG offrit l’occasion de briser la cohésion apparente des partis de l’opposition, à travers la candidature unique au scrutin présidentiel d’avril 2005.
Les vieilles divisions des partis de l’opposition refont surface et alimentent progressivement des rivalités de leadership qui connaissent une vitalité extraordinaire. L’application de l’APG devient de plus en plus problématique. La Commission vérité justice et réconciliation (CVJR) présente son rapport final le 3 avril 2012. Ce rapport comporte un ensemble de recommandations permettant d’apaiser les cœurs meurtris et d’œuvrer à la réconciliation des Togolaises et Togolais. Les conclusions édifiantes du rapport de la CVJR ne semblent pas avoir un impact déterminant sur l’évolution de la vie politique nationale. Les élections législatives ont été organisées, en novembre 2013, sans qu’on ait entrepris auparavant les réformes préconisées aussi bien par l’APG que par la CVJR. Le passage en force, associé à la stratégie du coup de force permanent indiqué plus haut, écarte toutes tentatives de dialogues permettant de prendre en compte les réformes préconisées. En 2015, l’élection présidentielle assure le troisième mandat de Faure Gnassingbé. Les partis de l’opposition découvrent les avantages rattachés au statut de chef de file de l’opposition. Ce nouveau statut apparaît comme une réponse appropriée au conflit de leadership qui divise les principaux chefs des partis de l’opposition. Il comporte néanmoins des exigences protocolaires susceptibles de compromettre quelque peu la posture radicale souvent affichée par les partis de l’opposition les plus en vue.
Ce statut de chef de file de l’opposition introduit un système de classement dans l’environnement politique togolais où le principe d’ancienneté et le sentiment de suffisance semblent être des critères déterminants d’autoévaluation. Il est également de nature à entretenir l’esprit de compétition et de méfiance entre les partis de l’opposition devenant ainsi plus fragiles et sensibles aux manipulations développées dans le cadre de la stratégie de « diviser pour régner ». Ce statut de chef de file de l’opposition semble exercer une telle fascination sur les leaders des partis de l’opposition qu’il y a lieu de craindre qu’il ne devienne le principal objectif de la lutte pour l’avènement du changement démocratique. Cet état de chose peut davantage contribuer au blocage et à l’enlisement du processus de changement démocratique. Surtout quand on sait comment les résultats des scrutins électoraux sont élaborés, fabriqués et manipulés en toute impunité. Comment peut-on à la fois dénoncer ces résultats électoraux et se réjouir des privilèges induits qu’ils comportent par endroits ?
Ces contradictions n’expliqueraient-elles pas l’attitude des tenants du pouvoir qui, conscients des faiblesses de leurs adversaires, cherchent à en tirer le maximum d’avantages dans le partage du gâteau national ? Les derniers événements survenus, en Août 2017, dans les efforts de résolution de la crise politique illustrent à bien des égards comment la volonté de changement, intensément, massivement et régulièrement exprimée à travers des manifestations populaires, a été trahie par la classe politique. L’issue fatale et décevante de cet ultime dialogue inter togolais, sous l’égide de la communauté internationale, en l’occurrence de la CEDEAO, permet de s’interroger sur les forces réelles et l’approche adéquate, propres à promouvoir une sortie de crise effective.
C - La population et la société civile
Le processus de démocratisation amorcé, en 1990, fait découvrir le niveau d’engagement des populations meurtries, éprises de liberté et de meilleures conditions de vie, à travers des manifestations de contestation publiques, massives et régulières, malgré les brutalités et violences des forces de l’ordre et de sécurité. Un vent de contestation souffle dans les locaux du tribunal de Lomé. Il est l’action d’un groupe d’étudiants de l’Université de Lomé, en colère, venus assister au procès de leurs camarades détenus pour avoir osé réclamer un espace de liberté plus grand et un changement démocratique conséquent. Et ce vent inhabituel attise les tensions sociales en veilleuse pour engendrer un important mouvement populaire spontané, quasi insurrectionnel, capable d’organiser des manifestations publiques susceptibles de déstabiliser le pouvoir en place. Celles-ci s’en prennent essentiellement aux symboles de l’Etat qui sont généralement détruits, incendiés ou cassés : commissariats, véhicules administratifs. Ces manifestations de protestation finissent par contraindre les gouvernants à la recherche de dialogues pour une sortie de crise. Elles contribuent ainsi à l’initiative de l’un des plus importants dialogues inter togolais, qui est la Conférence nationale souveraine (CNS), en juillet-août 1991. Cette rencontre historique entre les tenants du pouvoir et les représentants de la population, issus du mouvement populaire, est une première du genre qui a permis de réunir toutes les couches sociales du pays. Elle a également révélé l’existence et le rôle déterminant de la société civile qui est une émanation de la population dont elle vise à défendre les intérêts vitaux sans chercher à conquérir ni exercer directement le pouvoir d’Etat à l’instar des partis politiques attitrés. Il est vrai que le RPT est le seul parti politique existant, autorisé, légal. Ce qui montre que les manifestations publiques ciblées ayant conduit à l’organisation de la CNS sont essentiellement des initiatives des organisations de la société civile et des forces vives en éveil dans le pays. Cela témoigne en outre du rôle déterminant de la société civile dont les actions stratégiques ont permis de contraindre le régime en place au dialogue et d’enclencher le processus du changement démocratique voulu par la majorité de la population. Comment comprendre cette évolution fulgurante de la société civile togolaise, après une longue période de léthargie d’environ trente ans, imposée par les coups de force militaire successifs et le régime de parti unique RPT ?
Tout d’abord, il faut noter que le Togo, territoire sous tutelle de la France, connaît une vie politique quelque peu remarquable avant la Seconde Guerre mondiale. Cette activité politique concerne surtout l’élite intellectuelle concentrée dans le sud du territoire sous mandat, naguère partie intégrante de la colonie allemande répartie entre la France et la Grande-Bretagne, en application du traité de Versailles (28 juin 1919). Elle s’organise autour de la question du peuple éwé, dont les ressortissants sont massivement présents au Togo français et au Togo britannique. Cette séparation arbitraire, due au fait colonial, les amène à prendre très tôt conscience de l’appartenance au même groupe ethnique, un même ensemble socioculturel et linguistique. Cette conscience d’appartenance à une entité commune, va également développer en eux le désir et la volonté d’occuper un même territoire, un espace géographique susceptible de refléter une telle réalité sociodémographique, ethnique et culturelle. Elle entretient progressivement l’idée de l’unité du peuple éwé, devant évoluer vers la constitution d’une nation éwé. D’où la nécessité de créer une organisation spécifique capable de défendre les intérêts de cette vaste communauté présente dans les deux parties du territoire partagé et promouvoir le projet d’unification du peuple éwé dispersé auprès des autorités coloniales respectives. La création de « All Ewe conference » est appelée à jouer ce rôle déterminant dans la mise en œuvre de ce projet d’unification. Ce qui éveille une plus forte attention de l’administration sur les initiateurs d’un tel projet, suspectés d’intentions subversives par les deux administrations coloniales.
Ces leaders « séparatistes ou indépendantistes » font l’objet d’une étroite surveillance par les autorités coloniales, habituées à promouvoir la division plutôt que la cohésion, l’unité et la concorde au sein des populations colonisées. Ils deviennent à ce titre les hommes à « abattre » par tous les moyens à la disposition des tenants du pouvoir colonial. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le climat sociopolitique apparaît plus complexe et ambigu dans les colonies où les autorités subissent à la fois la pression de l’Organisation des Nations unies favorable à la décolonisation et celle des mouvements de libération nationale animés par des leaders indépendantistes. L’administration coloniale recourt à ses vielles méthodes répressives pour dissuader leaders et militants engagés dans la voie de la libération et de l’épanouissement de leurs populations. L’option de l’indépendance totale préconisée par les indépendantistes ou nationalistes est systématiquement rejetée au profit de celle de l’autonomie interne proposée, voire imposée par la puissance coloniale. Celle-ci octroie, en 1957, le statut de République autonome du Togo à l’issue des élections dont les résultats sont vigoureusement contestés par les indépendantistes.
Un recours attesté auprès des Nations unies permet d’obtenir l’arbitrage de cette institution mondiale pour la paix. Celle-ci parvient à faire reprendre, sous sa supervision en 1958, ces élections chargées de clarifier (par référendum) l’importance des partisans de l’indépendance par rapport à celle des partisans du statu quo colonial. La victoire des indépendantistes à ce référendum ouvre la voie à l’indépendance du pays, proclamée le 27 avril 1960. La population n’a pas eu le temps de jouir de sa victoire avant que les partisans du statu quo ne reviennent brutalement aux affaires. Elle est désormais condamnée à vivre d’immenses frustrations entretenues par une stratégie de coup d’Etat permanent et de conservation du pouvoir.
Les traumatismes et les tensions sociales répétées, provoqués par ces événements douloureux et profondément frustrants loin d’éteindre la vie politique nationale, contribuent à entretenir la quête de la liberté au niveau de populations. Ils sous-tendent un sentiment d’indignation dont les manifestations sont plus visibles dans la jeunesse engagée pour le changement démocratique et l’état de droit. Des étudiants de l’Université de Lomé, las d’évoluer dans un contexte social, politiquement verrouillé et dominé par la terreur d’Etat, décident de dénoncer et condamner les abus du régime à travers des tracts et autres écrits percutants. Ils sont arrêtés et jetés en prison. Mais le ton est donné. La Ligue togolaise des droits de l’homme (LTDH) prend, en1990, la relève et assure la coordination des organisations de la société civile (OSC) naissantes. Cette coordination de la LTDH permet de sauvegarder le caractère unitaire du mouvement de contestation populaire porté par les OSC, regroupant pourtant plusieurs catégories d’acteurs idéologiquement divergents. Cette unité d’action des OSC habilement initiée, soutenue et entretenue par la LTDH explique le large consensus en faveur de l’organisation de la Conférence nationale souveraine (CNS). Les divergences observées sont censées aider à animer les débats et maintenir le cap vers la réalisation des objectifs envisagés, définis. Elles sont loin de mettre en péril la cohésion et la vision collective entérinée par les différentes OSC regroupées autour de la LTDH, considérée comme une véritable émanation de la population, plus indépendante du gouvernement que la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), créée en 1987, par un décret présidentiel. Des divergences d’opinion peuvent faire adopter une diversité d’appellations pour marquer des étapes de l’évolution de la stratégie de lutte retenue, sans remettre en cause la vision globale de départ. Cette attitude des OSC est maintenue et confortée dans une unité d’action remarquable jusque dans les débats au cours de la Conférence nationale souveraine (CNS). Néanmoins, cette cohésion commence à s’effriter au fur et à mesure que l’idée de création de parti politique prend corps dans les esprits et fait germer à la fois les graines de la discorde. Celle-ci est née de sourdes rivalités que le culte de l’amour-propre et la quête des intérêts personnels entretiennent inlassablement au détriment d’un engagement patriotique authentique. Des clivages apparus dans le rang des contestataires au cours de la Conférence deviennent vite des points de divergences qui évoluent vers des lignes de séparation étanches, indiquant sans doute en filigrane les marques respectives des nouveaux partis politiques en voie de formation.
Au lendemain de la Conférence nationale, l’existence effective de ces nouveaux partis dits de l’opposition face à l’ancien parti-Etat RPT refusant de disparaître malgré le vœu de la majorité des participants à cette rencontre nationale, fait éclore les divisions latentes. Elle met l’accent sur le caractère compétitif lié à l’urgence de la lutte pour la conquête du pouvoir fortement ébranlé et à portée de main de chacun des protagonistes, à condition de savoir séduire l’électorat aux dépens des autres. Forts de cette logique de compétition, plus ouverte à l’exclusion, les leaders politiques s’enferment dans un réflexe de repli sur soi, de méfiance et de calculs mesquins, égocentriques, facilement orientés beaucoup plus vers des alliances avec le parti au pouvoir qu’avec les autres formations politiques de l’opposition. Ils s’efforcent de partager cette vision des choses aux organisations de la société civile (OSC), en distinguant celles qui relèvent du parti au pouvoir et celles qui appartiennent à l’opposition. En même temps, on insiste sur la nécessité pour les OSC d’observer une réelle neutralité dans le jeu politique. Ces manœuvres de séduction envers les OSC s’inscrivent assurément dans la stratégie de diviser pour régner, destinée à semer la confusion au niveau de l’électorat et à le convaincre que tout individu ou tout groupe d’individus intervenant publiquement, directement ou indirectement dans la gestion des affaires publiques d’un pays, poursuit les mêmes intérêts que les leaders et militants des partis politiques classiques, déclarés. Il fait de la politique, autrement dit, il participe à la conquête du pouvoir, en vue d’en tirer les privilèges y relatifs. Pour ce faire, les autorités s’octroient tous les moyens de persuasion possibles. Elles exploitent au besoin les ambitions personnelles de certains leaders de la société civile qui acceptent de rejoindre sans condition l’équipe gouvernementale. Ce comportement n’est-il pas de nature à encourager le maintien du statu quo et à banaliser le jeu politique réduit à un spectacle tragicomique où la fuite en avant signifie abandon, montée des risques et dangers ? Les tenants du pouvoir en ont compris tous les avantages au point qu’ils cherchent à identifier les OSC en fonction des sensibilités politiques existantes : celles de la majorité présidentielle et celles des partis de l’opposition. La proposition n’a-t-elle pas été faite aux négociations de l’APG à Ouagadougou, puis en 2010 et 2013) dans ce sens, pour permettre aux OSC d’être représentées à la Commission électorale nationale indépendante (CENI), à l’occasion de la composition des membres de cette institution-clé du processus électoral du pays ?
Et pourtant on insiste par ailleurs sur l’exigence de neutralité des OSC que l’on ne souhaite pas voir participer aux débats politiques, dans la mesure où elles sont censées ne pas vouloir conquérir le pouvoir d’Etat et l’exercer. Dans cette optique, à quoi ça sert de prendre position sur des questions préoccupantes du pays sans procéder à des observations parfois critiques de l’action gouvernementale ? Qu’est-ce que la neutralité lorsqu’on exprime une opinion par rapport à une question de société donnée ? La neutralité des OSC vise-t-elle l’existence même des OSC ou l’expression de leur position par rapport à un événement social déterminé ou une problématique nationale spécifique ? Dans quelle mesure une opinion peut-elle être neutre ? Quelle importance accorder à cette question de neutralité des OSC dans un contexte social soumis à une véritable gouvernance démocratique ? Insister lourdement sur cette question de neutralité et vouloir en faire une priorité pour l’existence requise des OSC, n’est-ce pas vouloir rechercher implicitement des prétextes permettant de compromettre ou de bloquer la promotion des OSC ? La mission des OSC, celle de défendre les intérêts de la population, sans exigence de contrepartie préalable, sans désir manifeste de prise ni d’exercice du pouvoir, est-elle compatible avec les réalités d’un pays, partisan du coup d’Etat permanent, adepte de la démocratie de façade ? Là où la violation des droits humains est toujours entretenue dans l’impunité, malgré l’existence d’une Commission nationale et d’un ministère chargés spécialement de la protection des droits humains. Le scandale né de la gestion du rapport produit par la Commission nationale des droits humains (CNDH), en 2012, révèle la manière dont les tenants du pouvoir conçoivent la défense et la protection des droits humains dans le pays. Il permet, en outre, de comprendre que cette institution vise à couvrir davantage les abus liés aux droits humains, commis par les autorités, plutôt qu’à protéger les Togolaises et Togolais, contre les violations des droits humains.
Les enseignements de ce dérapage indiquent en outre que les institutions créées dans le cadre de la démocratie de façade répondent à une gouvernance de simulacre démocratique ou de déni démocratique, que les agents chargés de leur fonctionnement doivent éviter de dénoncer au nom d’un idéal citoyen, patriotique, républicain ou démocratique. L’ancien président de la CNDH l’a appris à ses dépens, face aux implications du rapport falsifié.
Toutes ces incohérences entretiennent la confusion et la duplicité au niveau des institutions publiques censées apporter leur concours au bien-être de la population. Ce qui accroît le sentiment d’abandon et de désolation des populations désemparées. Une analyse comparative des comportements de ces trois catégories d’acteurs impliqués dans le processus d’édification de la démocratie au Togo montre que le degré d’intensité de l’implication et de la détermination varie d’une catégorie d’acteurs à une autre. Relativement faible au niveau des tenants du pouvoir, il apparaît plus élevé mais inconstant à celui des partis de l’opposition comme à celui des OSC, dont certaines se gardent bien de se mêler de politique, dans l’espoir de bénéficier des largesses de l’Etat. Ainsi, dans ce contexte national de longue crise, on observe que le degré d’intensité de l’implication et de la détermination de la population reste potentiellement, voire pratiquement très élevé, compte tenu de sa capacité de mobilisation (auto-mobilisation), d’engagement et d’investissement humain dans les manifestations spontanées ou planifiées. Dans sa grande majorité, la population demeure fidèle à son engagement de combat pour l’avènement de la démocratie et l’Etat de droit. Les manifestations populaires massives qu’a connues le pays entre août 2017 et juillet 2018, en sont d’illustres témoignages. Et pourtant, la population donne l’impression de ne pas être réellement entendue. Les récentes tentatives de sortie de crise entreprises, sous l’égide de la CEDEAO, semblent confirmer ce sentiment d’indifférence à l’égard de la population. Celle-ci apparaît désormais consciente de l’impasse politique à laquelle les interventions de la CEDEAO et les turpitudes de la classe politique togolaise ont finalement conduit. Néanmoins la nécessité s’impose de sortir de cette impasse politique qui ne fait qu’accentuer la longue crise togolaise. Comment y parvenir ?
Extrait du « Manifeste pour la Refondation du Togo »