Afrique Opinion

La culture, un important levier du changement social, d’après Quashie et Folikoué

Publié le lundi 8 novembre 2021, par Gabinho

La 26ème session de la Conférence des Parties (COP26) à la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques s’est ouverte à Glasgow le 1er Novembre 2021. Que peut-on en attendre ? Beaucoup de paroles certainement et peu d’actes concrets. Ainsi en est-il des centaines de milliards garantis à l’Afrique depuis 2009 (COP15) pour lutter contre le réchauffement climatique. Il faut dire que l’Afrique est le continent le moins pollueur du monde puisqu’elle est responsable d’à peine 4% des émissions de gaz à effet de serre. A ce titre on lui doit de l’aide, c’est sûr, puisqu’elle souffre de ce que font les autres.

Nous pourrions nous glorifier de cela et nous sentir forts pour réclamer l’argent promis par les gros pollueurs que sont les pays occidentaux. Mais, il semble bien que nous ayons peu de chances de réussir. En effet, pour que le plaidoyer des pays africains soit efficace, il faudrait que les plus gros pollueurs ressentent un tant soit peu de culpabilité pour avoir abîmé et continué à mettre en péril ce que le Pape François appelle « notre maison commune », et pour hypothéquer ainsi le futur des enfants d’aujourd’hui. Or des pays comme la Chine et la Russie, qui se trouvent avec l’Inde dans le peloton de tête des premiers pollueurs du monde, non seulement ne manifestent aucun regret mais n’ont même pas daigné participer à la rencontre.

En fait, de quoi se sentiraient-ils coupables ? La Chine a construit sa puissance sur le charbon, dont il n’est même plus question de décrire l’énorme participation à la production des gaz à effet de serre, pourtant on ne peut guère oublier l’admiration des pays occidentaux devant la croissance à deux chiffres que lui a permis pendant longtemps un développement sans préoccupation écologique. Voilà pourquoi, au lieu de se sentir en position de force, les Africains vont encore une fois devoir se poser en victimes et perdre pratiquement tout pouvoir d’infléchir les choix politiques qui conduisent à une catastrophe à plus ou moins long terme.

Par conséquent, le pouvoir est du côté de ceux qui, au nom du choix d’une croissance économique sans limites, détruisent de jour en jour les chances de l’humanité de vivre dans un monde réconcilié avec son environnement naturel. De plus cette croissance laisse sur le bas-côté de la route des centaines de millions de pauvres et de victimes du réchauffement climatique. Quelle est donc le sens de ces progrès qui ne cessent d’augmenter les inégalités sociales ? Quel est la pertinence de ces avancées technologiques et scientifiques sans un cap commun comme l’écrit le pape François dans ses deux dernières encycliques, Laudato Si (2015) et Fratelli Tutti (2020) ?

Et pourtant, on remarque que la culture de la société de consommation à outrance, de la croissance illimitée et sans respect de l’environnement sont gagnantes et dominent le monde entier. Ainsi depuis les années 1990, c’est ce modèle culturel qui est vanté sous le nom de mondialisation qu’on a longtemps présentée aux Africains comme solution pour leur développement.

Tous ces constats soulèvent des questions fondamentales et légitimes que personne ne peut nier. Mais d’un autre côté, on peut également observer que les choses bougent un peu. En effet, il y a une trentaine d’années, pouvait-on même imaginer qu’on puisse réunir les membres des gouvernements de plus d’une centaine de pays autour de la question du réchauffement climatique ? Pouvait-on leur arracher des promesses dans le sens de la réduction de la pollution, du développement des énergies renouvelables ? Et la progression des partis dits Verts dans le paysage politique des pays occidentaux est une réalité. Oui les progrès sont lents, comparés à la vitesse du réchauffement climatique mais il y a des progrès quand même. De plus, ce qui peut nous rassurer ce sont les faits suivants : il y a quelques décennies lorsque se réunissaient les « Altermondialistes », lorsqu’on parlait de décroissance, de respect de l’environnement, etc., il y avait des personnes pour les traiter de doux rêveurs.

Mais aujourd’hui, même si les appétits commerciaux s’aiguisent à ce sujet aussi, manger sain, utiliser les énergies vertes, penser à l’avenir de la planète, cela fait partie de la culture quotidienne de citoyens de plus en plus nombreux. Et c’est sur la force de cette culture que nous devons compter pour faire reculer ceux qui nous mettent tous en danger.

En effet, en Afrique, lorsque des citoyens de plus en plus nombreux, s’intéressant à l’énergie solaire par exemple, commenceront à se soustraire aux caprices et à l’imprévoyance sur fond de corruption de leurs fournisseurs officiels d’électricité (qui se croient tout permis à cause de leur position quasi monopolistique), alors ces fournisseurs proposeront d’autres prestations. Lorsque les maraîchers africains ne pourront plus écouler facilement piments et légumes nourris aux engrais et couverts du poison des pesticides, parce que dans les marchés urbains les consommateurs feront de plus en plus le choix de légumes sains, alors nous retournerons à un maraîchage plus soucieux de la santé de tous. Et ainsi de suite.

Dans le même sens, lorsque les citoyens, connaissant de mieux en mieux leurs droits se mettront non pas seulement à protester ou à manifester dans les rues, mais à changer leurs propres attitudes et habitudes, alors les choses bougeront aussi dans la vie sociale de nos pays. Ainsi avant les années 1990, les parents, dans un mouvement de confiance envers le système scolaire d’état inscrivaient préférentiellement leurs enfants dans les écoles publiques. Mais avec la dégradation de ces écoles, des écoles privées se sont ouvertes et maintenant beaucoup de parents y inscrivent leurs enfants, et seraient même plus nombreux s’ils en avaient les moyens. Cela oblige le système public à essayer d’être au niveau du privé, quitte à créer des problèmes à ce dernier. Mais le mouvement est irréversible, au supérieur, le privé s’est longtemps contenté des filières professionnelles courtes (BTS) mais de plus en plus s’ouvrent des universités avec des parcours de Licence et de Master. Parions qu’après avoir essayé de les combattre, le public fera enfin le choix de l’excellence.

Dans le domaine de la santé, les tradithérapeutes avaient leur public, celui des plus pauvres qui ne pouvait pas payer les médicaments de la médecine dite moderne. Mais aujourd’hui, surtout parce que la pandémie du COVID-19 a contribué à changer les mentalités, les patients commencent à s’interroger sur les vertus de nos plantes et à accepter de les consommer. Avec cela les médecines douces héritées de nos traditions vont peut-être trouver leur place dans les hôpitaux modernes ?

Dans le domaine sociopolitique, lorsque le citoyen trouvera normal de se forger par lui[1]même une opinion, lorsqu’il prendra l’habitude d’oser dire sa pensée, de ne plus se sentir prisonnier du groupe auquel il appartient, de participer au débat dans son quartier à propos de la gestion des déchets par exemple, lorsqu’il s’interrogera sur le profil des personnes qui briguent son vote, lorsqu’il connaîtra le budget de sa commune et demandera régulièrement des comptes à ce sujet, alors les élus, hommes politiques, opérateurs économiques, changeront certainement de comportement, ou tout au moins, ils seront plus circonspects lorsqu’ils tenteront de tromper leurs concitoyens.

Tout cela montre que la culture, comprise comme un rapport au monde fondant les comportements quotidiens des citoyens, constitue un important levier de changement social. C’est pourquoi ceux qui agissent sur ce rapport au monde, les éducateurs, les intellectuels, les professionnels des médias, doivent prendre conscience du rôle qui est le leur dans l’avènement d’un nouveau vivre-ensemble en Afrique.

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Lomé, le 5 novembre 2021

Roger Folikoué et Maryse Quashie