Infos Togo Hommages : Deux hommes, deux visions, une humiliation

Rawlings et Eyadéma racontés par Togoata Apédo Amah

Publié le dimanche 15 novembre 2020, par Gabinho

J. J. RAWLINGS ET LE TOGO. UN TÉMOIGNAGE OCULAIRE

A l’occasion du décès de Jerry John Rawlings, le jeudi 12 novembre 2020, partout en Afrique, les hommages témoignent du modèle d’homme politique qu’ a été l’ancien président du Ghana.

Si Rawlings est encensé, le sens qui découle indirectement de ces messages est la volonté des Africains d’avoir des chefs d’État de cette trempe en lieu et place des guignols qui leur pompent l’air, les privent de liberté, de démocratie et les appauvrissent. Que les chefs d’État d’Afrique de l’ouest qui se précipitent pour envoyer des condoléances hypocrites au Ghana, sachent que nous ne sommes pas dupes. A quoi rime de vanter les qualités d’un leader charismatique dont la politique et l’éthique sont totalement opposées aux leurs ?

Je ne connais pas Rawlings. Je l’ai aperçu une seule fois lors d’un sommet des chefs d’État de la CEDEAO, vers la fin des années 1980, à Lomé. A l’occasion de ses grand-messes qu’il adorait, le dictateur Eyadema avait fait sortir de force par la terreur les populations au bord du boulevard circulaire à Hanoukopé, Nyekonakpoè... pour s’offrir l’illusion de la popularité et impressionner ses hôtes. J’ai toujours boycotté ces mises en scène odieuses. Quelque chose avait attiré mon attention. Les cris qui me parvenaient du boulevard circulaire n’avaient rien à voir avec ceux des chants et slogans d’animation idiots à la gloire d’Eyadema. De tous les côtés, les gens couraient dans les rues en direction du boulevard circulaire en criant : " Rawlings arrive !" Il faut dire qu’à cette époque, Rawlings était très populaire au Togo, car pour les Togolais opprimés et humiliés par l’animation et les mensonges débiles du régime militaro-fasciste, il représentait l’anti-Eyadema : humble, patriote, honnête et travailleur. De plus, il avait une vision pour son pays et l’Afrique. Les Togolais lui manifestaient leur reconnaissance pour le soutien accordé à une opposition togolaise au Ghana. Il faut rappeler que Rawlings et Eyadema se détestaient cordialement. Les premiers malheurs de l’officier ghanéen viennent de son transit au Togo suite à un voyage en Europe. Comme un putsch se préparait contre le régime corrompu des généraux ghanéens, Rawlings, pour ne pas attirer leur attention en atterrissant à Accra, a voulu rejoindre la capitale ghanéenne par la route. Mais Eyadema veillait au grain et l’a fait arrêter puis extrader. Les bourreaux des généraux ghanéens l’ont affreusement torturé en lui arrachant tous les ongles de ses doigts avec des tenailles. C’est pourquoi, au cours des premières années de son règne, il portait toujours des gants noirs pour protéger les bouts de ses doigts.

Je me décidai donc de faire le déplacement jusqu’au boulevard circulaire pour voir aussi Rawlings que j’appréciai beaucoup.

Lorsque le cortège présidentiel s’approchait, ce fut un délire incroyable. La longue limousine noire décapotable transportait Eyadema et Rawlings, tous les deux debout et saluant la foule. "J.J. !", "Rawlings !" étaient les cris qui fusaient des gorges. La foule, à la limite de la transe, acclamait Rawlings sans jamais un mot de soutien en faveur d’Eyadema. C’était sa façon de manifester son dégoût profond de son régime criminel. Face à ce tohu-bohu indescriptible, j’observai le visage d’Eyadema. Mauvais comédien qu’il était, il riait jaune, car son expression faciale, devenue un masque, démentait sa gestuelle et ses salutations au public qui l’ignorait. Sa comédie s’était retournée contre lui.

Cet accueil triomphal et spontané de Rawlings, son pire ennemi, par ses administrés, fut l’un des plus grands camouflets de sa longue carrière politique scélérate. Certains, dans la foule, qui avaient fait la même observation que moi, rigolaient et disaient à leurs voisins : "regardez le visage lugubre d’Eyadema." Ce triomphe offert à Rawlings, fut la vengeance , dérisoire certes, des damnés de la terre togolaise envers leur bourreau impitoyable et sanguinaire.

Cette scène que j’ai vécue, est le témoignage oculaire de la manière dont les populations de Lomé se sont servis de Rawlings pour se venger du médiocre despote togolais en l’humiliant publiquement.
Parole de témoin !

Ayayi Togoata APEDO-AMAH