Infos Togo Politique togolaise

Mme Maryse Quashie refuse de se taire

Publié le jeudi 30 mai 2019, par Gabinho

Au travers d’une lettre ouverte qu’elle adresse à ses compatriotes, cette enseignante de l’Université de Lomé, pose son regard sur la situation sociopolitique de son pays mais surtout, le processus électoral actuellement en cours dans le pays. Mme Maryse Quashie, membre du Mouvement Espérance pour le Togo, pose une seule interrogation : Et après les élections locales ? En tout cas, à chacun d’y répondre, les gouvernants en premier...
Voici sa lettre à ses concitoyens...

Lettre ouverte à mes concitoyens

ET APRES LES ELECTIONS LOCALES ?

Je commence par un constat que tout le monde peut faire. L’après 20 décembre 2018 est une période marquée par la lourdeur de l’atmosphère sociale dans notre pays. On sent comme une sorte de paralysie chez les citoyens, un manque d’enthousiasme et même d’énergie que l’on pourrait résumer de la manière suivante : « Et maintenant ? ».

Pour les tenants de la démocratie, cela ressemblerait presque à la reconnaissance d’un échec de la stratégie des derniers mois de 2018. On oublie alors ceci : pour celui qui a organisé les élections, quelle gifle ! En moyenne, à peine 15 électeurs potentiels sur 100 se sont mobilisés pour se présenter dans les bureaux de vote ! Ensuite tout le monde s’attendait à des violences que le pouvoir allait exploiter pour déployer encore son arsenal de répression. Mais les citoyens sont restés calmement chez eux. Ainsi les observateurs ont pu circuler librement et constater le désaveu de ces élections…

Alors pourquoi certains réagissent-ils comme si ç’avait été une erreur ? Les citoyens devaient-ils accepter d’aller aux élections sans qu’aucune des réformes qu’ils réclamaient n’ait été initiée ? Le parti au pouvoir aurait alors gagné ces élections législatives, comme c’est le cas actuellement, mais avec la légitimité que lui aurait conféré la participation des citoyens. Oui actuellement, il y a une assemblée pratiquement monocolore mais qu’attendions-nous ? Que le parti au pouvoir déclare qu’il a perdu les élections ?

Pourquoi un tel désarroi ? Certainement parce que, surtout du côté de certains partis politiques, on a des regrets : « On aurait peut-être dû y aller ? » N’avaient-ils pas pris leur décision en toute liberté et après analyse de la situation d’avant le 20 décembre 2018 ? Pourquoi chercher des boucs émissaires aujourd’hui en refusant d’assumer une position prise librement ?

La société civile, quant à elle, doit se réjouir d’avoir été conséquente jusqu’au bout du processus : on ne participe pas à des élections dont on conteste la légitimité et même la légalité. Si, aujourd’hui, en faisant comme si le 20 décembre n’avait pas eu lieu, le pouvoir essaie de regagner le terrain qu’il a perdu, c’est naturel. Il joue ainsi sa partition, c’est conforme à son rôle.

Devant cela, il appartient à tous ceux qui luttent pour l’instauration de la démocratie au Togo de ne pas lui permettre d’oublier sa forfaiture, de refuser que l’on présente l’inacceptable comme normal, de continuer à dénoncer ces élections ! Et voilà qu’au contraire on joue le jeu du gouvernement, on tente d’oublier le 20 décembre 2018, au lieu de partir du 20 décembre 2018, comme la première étape de la victoire. Et le gouvernement en profite bien pour serrer la vis, pour restreindre le plus possible les libertés, pour mettre les bâtons dans les roues à tous ceux qui ne sont pas avec lui !

Toujours est-il que tous se préparent pour les élections locales. Serions-nous donc assez naïfs pour croire que le pouvoir en place, passé maître dans l’art de la manipulation électorale, organiserait des élections pour les perdre ? Cela lui ressemble-t-il ? Sa stratégie est prête :

- quelques réformes pour dire qu’il a fait un effort, mais des réformes qui ne touchent pas à l’essentiel pour lui : toutes les chances de son côté pour gagner les élections ;
- un semblant de cadre électoral normal : tout le monde le savait bien, trois jours ne pouvaient pas suffire pour que tous se fassent recenser. Allons-nous protester dès à présent ou attendre après pour qu’on nous taxe d’être des mauvais perdants ?
- on ne nous dit rien de la CENI et de ses démembrements, des conditions de la compilation et de la transmission des résultats, alors qu’on n’est qu’à quelques semaines des élections : allons-nous garder le silence sur tout cela ? Cependant, le plus important, me semble-t-il, est ceci : si les forces démocratiques gagnaient quelques localités et communes, malgré tout ce qui ne semble pas aller dans ce sens, comment ces collectivités locales fonctionneraient-elles ? En effet d’où viendraient les moyens de leur fonctionnement, d’une administration centrale totalement acquise à la majorité, ou bien en écrasant les citoyens déjà dans la misère sous de nouveaux impôts ? Tout le monde « zappe » la question des moyens or, on le sait, on a vite fait de paralyser une commune en l’asphyxiant financièrement !

Je ne vais pas plus loin car j’entends la question qui m’est posée : « Ne pas aller aux élections locales ? ». Et je réponds : mais si, il faut y aller mais pas avec l’illusion qu’on va les gagner au sens mathématique du terme, mais avec l’objectif d’en faire la seconde étape de notre victoire : en décembre 2018, nous avons appelé nos concitoyens à ne pas participer à des élections organisées de manière unilatérale et de manière non consensuelle, au moins 85% d’entre eux nous ont entendus, en juin 2019 si nous donnons des consignes, elles seront encore suivies par une grande partie de nos concitoyens.

Juin 2019, deviendra ainsi une étape supplémentaire avant la victoire finale.

Mais juin 2019, ne sera qu’une étape. Ma lettre concerne la prochaine étape. Pour cela une seule phrase constitue le fondement de mon argumentation :

L’EQUIPE ACTUELLEMENT AU POUVOIR S’EST DISQUALIFIEE POUR ORGANISER DES ELECTIONS TRANSPARENTES ET EQUITABLES !

Pourquoi ? Les dernières élections, celles du 20 décembre 2018, peuvent donner les éléments pour une argumentation claire et nette :

1. Le gouvernement a refusé jusqu’au bout une organisation consensuelle des élections.

Par son refus de procéder aux réformes réclamées à cor et à cris par tant de monde, les partis d’opposition, la société civile, les responsables de diverses églises et religions, les citoyens de la diaspora,… le gouvernement a donné clairement son point de vue : il ne veut pas vraiment renoncer au cadre électoral actuel.

Ce cadre électoral présente de grosses insuffisances du point de vue de la démocratie, notamment sur les points suivants :

-  les indispensables garanties d’équité (découpage notamment) ;
-  le pilotage du processus électoral (représentativité de la CENI et de ses démembrements, fichier électoral non révisé à fond, …) ;
-  la compilation et la publication des résultats (aux mains du seul gouvernement) ;
-  les recours (traités par une Cour Constitutionnelle dont la composition ne donne pas de garantie d’impartialité).

De plus ce cadre électoral va se déployer dans une atmosphère délétère (climat de terreur, restrictions à la liberté de manifester, armée non républicaine, justice instrumentalisée, accès limité aux média pour les partis de l’opposition,…) ;

2. La majorité actuelle reconnait ainsi implicitement qu’elle ne pourrait gagner aucune des élections (législatives, locales et présidentielles) qui se tiendraient dans des conditions démocratiques car le bilan négatif de sa longue gestion ne fait pas de doute.

En plus des questions de gouvernance, la paupérisation de la population n’est plus à démontrer : 69% des ménages de milieu rural vivaient en dessous du seuil de pauvreté en 2015. Pour le pays tout entier, le taux de pauvreté en 2017 était de 53,5 %. Par conséquent, aujourd’hui plus de la moitié des Togolais, ont moins de 500 CFA par jour pour vivre.

Au même moment, certains s’enrichissent de manière éhontée car la corruption a atteint une envergure sans pareille. Ainsi sur les dix dernières années le Togo avait une moyenne annuelle de 100 milliards de francs CFA de flux financiers illicites soit l’équivalent de notre budget national ailleurs qu’au trésor public !!!

La conséquence à tirer de ces constats est simple et directe :

N’ACCEPTONS PAS QUE LE GOUVERNEMENT ACTUEL ORGANISE APRES LES LOCALES D’AUTRES ELECTIONS DANS NOTRE PAYS !

Nous choisissons et acceptons ainsi de vivre une situation exceptionnelle

Situation exceptionnelle pour la conduite du pays dès le lendemain des locales

Si un gouvernement est disqualifié aux yeux des citoyens, il faut le remplacer par un autre exécutif. Cependant au Togo, les conditions de l’alternance issue des urnes n’étant pas remplies, et apparemment ne pouvant jamais être obtenues du gouvernement actuel, il faut que les citoyens exigent un exécutif d’exception pour conduire le pays après les locales.

Situation exceptionnelle pour l’organisation des élections de 2020

En effet il faudra mettre sur pied une structure acceptée par le plus grand nombre des citoyens pour préparer et organiser les élections. Cette situation sera d’autant plus exceptionnelle que créer les conditions pour des élections crédibles risque de prendre un peu de temps car nous venons de loin. La seule révision du fichier électoral prendra par exemple plusieurs mois…

Situation exceptionnelle après les élections de 2020

Cependant cette situation exceptionnelle devra perdurer au-delà des élections. En effet, après plus d’un demi-siècle de gouvernance non démocratique, on ne pourra pas se mettre tout de suite à vivre dans une culture démocratique. Il faudra bien sûr, « faire le ménage », c’est-à-dire, mettre en lumière les dysfonctionnements devenus des habitudes et prendre les mesures idoines pour qu’ils ne se perpétuent pas. De manière générale, il faudra corriger les mentalités et modifier les habitudes de façon à ce que le changement obtenu ne soit pas remis en cause par les citoyens eux-mêmes.

Ainsi la situation sera aussi exceptionnelle pour la gestion du pays : il faudra s’entendre pour qu’une équipe s’occupe de consolider le changement et surtout de mettre en lumière les bases d’un partage plus équitable des richesses du pays. Et ce d’autant plus que le pays ne s’arrêtera pas pour autant de vivre : l’administration continuera de gérer les affaires courantes mais sous un contrôle strict.

On me posera certainement la question de la stratégie. Tout le monde connait la principale stratégie dont dispose la société civile, se mobiliser pour se faire entendre, faire éclater la chape de silence dont le Togo est recouvert, en demandant d’abord une seule chose, d’une seule voix :

IL NOUS FAUT UNE SITUATION DE RUPTURE QUI DURE UN CERTAIN TEMPS : UNE TRANSITION

Au nom de tous ceux qui n’y vont pas par quatre chemins, qui en ont assez des stratégies des politiques, des atermoiements des calculateurs, des lenteurs des prudents, des craintes des timorés, je clame haut et fort : le Togo a besoin d’une période de transition !

Oui je ne parle qu’en mon nom mais une lettre ouverte c’est aussi un appel. J’en appelle alors

• Aux citoyens qui se taisent : c’est le moment de sortir de l’ombre et du silence pour rompre définitivement le cycle infernal qui commence toujours par des élections truquées ! DEMANDEZ, EXIGEZ UNE TRANSITION !

• J’en appelle spécialement aux femmes qui gèrent le quotidien des familles togolaises : aux moments cruciaux de l’histoire de notre pays, vous avez toujours su vous faire entendre au nom de vos enfants, de vos époux et frères, au nom de la justice et du respect de la vie ! DEMANDEZ, EXIGEZ UNE TRANSITION !

• J’en appelle aux Togolais de la diaspora : beaucoup d’entre vous vivent à l’étranger parce qu’il ne fait pas bon vivre chez nous, vos enfants grandissent loin de la terre de leurs aïeux, beaucoup d’entre vous n’arrivent pas à donner le meilleur d’eux-mêmes à leur patrie ! DEMANDEZ, EXIGEZ UNE TRANSITION !

• J’en appelle aux membres des partis politiques, vous qui vous battez depuis des années pour conquérir le pouvoir et offrir une autre société aux Togolais, pour que les conditions d’une alternance soit vraiment remplies, pour que vous aussi vous soyez soumis au juste verdict des urnes après votre passage à la tête du pays ! DEMANDEZ, EXIGEZ UNE TRANSITION !

• J’en appelle aux membres de toutes les Organisations de la Société Civile : en tant qu’OSC vous vous préoccupez avant tout du bien-être et du vivre-ensemble des citoyens. Allez au bout de cette logique et pesez de tout votre poids pour infléchir la dynamique d’une sortie de crise heureuse pour tous les citoyens togolais ! DEMANDEZ, EXIGEZ UNE TRANSITION !

• J’en appelle aux responsables religieux de notre pays. Vous êtes les garants des valeurs morales auxquelles tiennent les Togolais, et ce rôle vous n’avez pas craint de le jouer lorsque cela s’est avéré nécessaire. Le pays a spécialement besoin de vous car la violence se renforce, car aujourd’hui une situation insurrectionnelle n’est plus à écarter… Au nom du Dieu de la paix, que nous prions tous, SOUTENEZ CEUX QUI DEMANDENT UNE TRANSITION !

• J’en appelle enfin à vous tous qui ne voulez pas d’un changement pour des raisons diverses : personne ne sait quelle sera l’issue de la situation insurrectionnelle qui se profile à l’horizon. Et parce que personne n’est sûr que la mort et le malheur l’épargneront lui et sa famille, parce que nous partageons tous le nom de Togolais, et que, pour cela la réconciliation est toujours possible ! ACCEPTEZ UNE TRANSITION !

Fait à Lomé le 24 mai 2019

Une citoyenne qui ne peut plus se taire