Infos Togo Libre opinion / L’Algérie ou l’éloge de la force populaire

Fulbert Atisso :"" Au Togo,... tout peut se faire, et bien, si les acteurs, partis politiques et société civile, comprennent que la force populaire est souveraine""

Publié le jeudi 21 mars 2019, par

La rue a réussi à faire plier le Front de Libération National (FLN), le redoutable parti politique algérien, au pouvoir depuis l’indépendance en 1962. Ce parti héroïque, fondé par les pères de l’indépendance (Ahmed Ben Balla, Houari Boumediene, Mohamed Boudiaf...), qui a vaincu le colonialisme français par la lutte armée, a été à son tour vaincu par le peuple algérien. Du parti de masse qu’il était dès sa création, et ayant bénéficié d’un fort soutien populaire pendant la lutte contre la France, le FLN s’est vite mué en parti élitiste qui a pris le peuple algérien en otage avec le soutien indéfectible de l’armée. Dans ce pays, le parti et l’armée font un, puisque les premiers chefs de l’armée étaient en même temps les acteurs politiques qui ont revendiqué l’indépendance de l’Algérie. Après l’accession de ce pays à la souveraineté internationale, le désamour entre les élites politico-militaires et le peuple n’a pas tardé. D’Ahmed Ben Bella, le premier Président de l’Etat algérien, à Abdelaziz Bouteflika, en passant par Chadli Bendjedid et Liamine Zéroual, l’Algérie est restée cet Etat totalitaire dans lequel le peuple ploie sous les bottes de l’armée. Cette armée est omniprésente et omnipotente dans la vie politique du pays : elle impose les chefs d’Etat, prend les grandes décisions qui engagent la vie de la nation et organise la redistribution des richesses nationales, en accaparant, pour elle et l’élite politique, la part du lion.

Depuis plus d’un mois, le peuple algérien a pris d’assaut les rues d’Alger, la capitale, et les grandes villes (Oran, Constantinople et Annaba) pour dire non aux diktats de l’armée, qui tente d’imposer un chef d’Etat en mauvais état de santé. Abdelaziz Bouteflika est au pouvoir depuis 20 ans, et a déclaré qu’il veut rempiler pour un nouveau mandat de 5 ans. Or depuis plusieurs années, ce chef d’Etat est grabataire : il dirige le pays depuis son fauteuil roulant où il soulève à peine la tête. En réalité, c’est la direction du FLN et l’armée qui dirigent le pays, à travers un chef d’Etat « malade comme un chien ». Le dessein de l’élite politico-militaire est de continuer à régenter l’Algérie et à piller ses ressources à travers un chef d’Etat qui n’a pas les facultés physiques pour diriger un Etat.

L’héroïque peuple algérien a défié la puissante armée répressive du FLN, en disant « non » à un 5ème mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Etudiants, universitaires, médecins et autres corps de métier sont dans la rue depuis un mois pour dire « stop » à la dictature du FLN et de l’armée. Après trois semaines de marche, la rue a eu raison de la volonté de l’élite politico-militaire de poursuivre sa course folle vers la ruine de l’Algérie. Le chef de l’Etat a fait machine arrière en renonçant à briguer son 5ème mandat, contrairement à l’annonce qu’il a faite depuis son lit d’hôpital en Suisse, où il a dit qu’il était encore candidat à sa propre succession. Bien que cette annonce de Bouteflika ne signifie pas la démonopolisation de la vie politique qui reste toujours confisquée par l’élite politico-militaire, le renoncement du chef de l’Etat algérien à rempiler à la tête de l’Etat pour un 5ème mandat est une avancée majeure dans la lutte contre la dictature en Algérie. C’est une victoire pour les démocrates algériens et surtout pour le peuple. Le recul du parti et de l’armée face à la mobilisation du peuple est une consécration de la maxime selon laquelle « aucune armée, aussi puissante soit-elle, ne vient à bout d’un peuple mobilisé et déterminé à obtenir ce qu’il veut ».

Après l’Egypte, la Tunisie et le Burkina-Faso, l’Algérie vient d’apporter la preuve que le peuple est la seule armure capable de résister contre les armes des militaires et de casser les dictatures les plus implacables. Qui pouvait croire que la puissante armée de répression qui confisque le pouvoir en Algérie depuis l’indépendance allait craquer face à la mobilisation résolue du peuple algérien ? Cette victoire du peuple sur l’appareil politico-militaire consacre la suprématie du peuple et la souveraineté de la force populaire. La force populaire est souveraine : elle emporte tout ce qui tente de lui résister et fait plier la volonté des grands empires. L’Algérie nous amène à célébrer la force populaire car elle est subliminale. La force populaire, c’est la force de Dieu ; aucune dictature, aucun empire ne peut lui résister.

De l’Egypte à l’Algérie, en passant par la Tunisie et le Burkina-Faso, une seule constance : la mobilisation populaire sans intermédiaire aucun. Ni les partis politiques, ni les associations n’ont été devant les peuples pour conduire leur lutte. En Tunisie, le peuple s’est réveillé tout seul après son exaspération face à l’acte de désespoir du pauvre marchand Mohamed Bouazizi, qui s’est immolé par le feu pour exprimer son indignation et son désespoir, suite aux tracasseries policières dont il était constamment l’objet. Le peuple tunisien s’est mis dans la rue, sans appel venant des groupes politiques ou associatifs, pour mettre fin à la dictature implacable de Ben Ali. Par effet de contagion, le peuple égyptien a pris d’assaut la place Tahrir au Caire, pour demander le départ du dictateur Hosni Moubarak. Ce peuple éclairé a refusé l’intrusion des acteurs politiques dans la dynamique de mobilisation populaire. Sa détermination a fini par avoir raison du dictateur qui a décidé de s’en aller. Au Burkina-Faso, ce sont les acteurs de la société civile et les partis politiques qui ont lancé le mot d’ordre de mobilisation. Quand la dynamique populaire s’est mise en branle, le peuple burkinabé n’a pas attendu les acteurs pour déferler sur l’Assemblée nationale et le Palais de Kociam (la Présidence du Burkina-Faso) pour exiger le départ du dictateur Blaise Compaoré. Les exemples n’en finissent pas de la magnificence de la souveraineté de la force populaire et de sa capacité à plier les volontés rigides des dirigeants et à venir à bout des grands empires. En 2018, l’opposition malienne et des organisations de la société civile ont mis en place un mouvement citoyen dénommé « Anté abana (c’est fini en langue Bambara) », qui a appelé le peuple dans la rue pour empêcher une révision constitutionnelle que voulait faire le Président Ibrahim Boubakar Keïta à son profit. Deux grandes manifestations populaires ont suffi pour l’amener à renoncer à son projet. Partout ailleurs, la pratique politique a célébré la force populaire et consacré sa capacité à mettre fin aux dictatures les plus féroces.

Au Togo, la force populaire n’a jamais eu l’occasion de se déployer jusqu’au bout pour démontrer sa nature souveraine, c’est-à-dire sa capacité à imposer ce qu’elle veut. Il y a toujours une élite politique de l’opposition pour prendre le relais et vouloir la faire aboutir. Et chaque fois, le scénario est le même : le peuple se met debout et prend d’assaut les rues, puis les acteurs politiques récupèrent ses revendications et vont les poser dans un dialogue face au parti au pouvoir. Cette culture a été initiée dès le mouvement populaire du 05 octobre 1990, où les jeunes qui étaient au devant de ce réveil populaire l’ont abandonné aux mains d’acteurs politiques qui se sont constitués pour le récupérer. Cette culture de la récupération des réveils populaires par les élites politiques a suivi, comme une tare rédhibitoire, la lutte politique et l’a foirée tout le temps. A chaque réveil correspond un regroupement de partis politiques et un dialogue avec le parti au pouvoir. Au final, le dialogue politique échoue, et la dynamique populaire s’étiole.

Le dialogue n’est pas ce qui est en cause, d’autant qu’il est le seul moyen pour les filles et fils d’un même pays de se parler, quels que soient leurs différences et leurs différends, et de trouver des solutions à leurs problèmes. Cependant, le cas du Togo est singulier : le pouvoir politique parle de dialogue chaque fois qu’il est à l’étroit, face à un réveil populaire. L’évocation du dialogue par le pouvoir cache une insincérité et le dessein de se donner du temps pour garroter ses adversaires et disperser la mobilisation populaire. Le dialogue donne aussi l’occasion à certains acteurs de l’opposition de réaliser des desseins partisans ou individuels inavoués. Du COD1 à la C14, la logique n’a pas changé : toutes les mobilisations populaires ont échoué.

Le réveil populaire du 19 Août 2017, qui a conduit à la création de la C14, n’a pas échappé à cette culture politique de l’opposition. Il a été englouti dans un 28ème dialogue, qui s’est inscrit dans la même logique d’organisation que les précédents. Le pouvoir RPT-UNIR s’est donné le temps, à travers le dialogue, d’infiltrer le mouvement, de garroter la C14 par le truchement de la CEDEAO et de facilitateurs acquis à sa cause, et de casser la dynamique populaire. Aujourd’hui, tout est à refaire : la lutte est retournée à la case départ. Mais tout peut se faire, et bien, si les acteurs, partis politiques et société civile, comprennent que la force populaire est souveraine, qu’elle reste la seule armure contre la force militaire et la seule arme pour détruire la dictature. Il est important de la réveiller une fois encore par un travail de proximité et de sensibilisation des populations. Et quand la force populaire va se réveiller à nouveau, les acteurs politiques doivent la laisser exercer sa souveraineté jusqu’au bout, comme les Algériens et d’autres peuples l’ont fait.
Fulbert Sassou ATTISSO