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Dr Paul E. SIMKPA du CHR Dapaong : ""La pression des parents conduit le plus souvent à des avortements clandestins dont les complications sont désastreuses""

Publié le lundi 8 février 2021, par Gabinho

Au Togo, le phénomène des grossesses précoces et des avortements clandestins en milieu scolaire est gravissant. Le taux de grossesses précoces, rendu public en juillet 2015 par le ministère de la Santé souligne que la tranche d’âge victime va de 15-19 ans soit 17% de la population et varie d’une région à une autre. Il est de 25,3% dans la région de la Kara et de 12,6% dans celle des Savanes. Le gouvernement a décidé d’appliquer à la lettre la loi de 2007 sur la santé de la reproduction afin de pouvoir freiner ce phénomène qui complique la santé de reproduction et aussi engendre des conséquences sur la vie scolaire des jeunes filles. Dans le rang de ces acteurs qui se sont lancés dans la sauvegarde de la santé de la reproduction dans la région des Savanes, y figure la Croix Rouge Togolaise, coordination de la région des Savanes avec le soutien de l’Ambassade de la République Fédérale de l’Allemagne qui a financé le projet ""Réduction de la vulnérabilité des femmes et des jeunes filles face aux problèmes de mariage et grossesse précoces dans la région des Savanes du Togo"". La mise en œuvre de ce projet exige du partenaire, la sensibilisation sur le thème du projet ; la rédaction du site Telegramme228 dans la région des Savanes s’est approchée de Dr Paul Essolizam SIMKPA, docteur gynécologue obstétricien au CHR de Dapaong pour recueillir son avis sur les raisons qui expliquent la vulnérabilité des jeunes femmes en matière de santé reproductive.

T228 : Bonjour monsieur le docteur !
Dr Paul : Bonjour monsieur le journaliste et merci de nous faire confiance

T228 : Nous voudrions parler de la santé de reproduction et ses défis à relever ; qu’est -ce qu’on peut entendre par santé de reproduction ?
Dr Paul : Merci ; la santé de reproduction implique la possibilité d’avoir une sexualité responsable, satisfaisante et sur ainsi que la liberté pour les femmes de choisir à quel moment avoir des enfants ou se marier. Plus de 70 000 adolescentes dans le monde meurent chaque année à cause des grossesses précoces et de leur conséquence ; donc c’est un problème très grave et qui est toujours d’actualité. La présente occasion nous permet de clarifier et de donner les informations nécessaires concernant les grossesses précoces en milieu scolaire.

T228 : Parlant de ces grossesses précoces, dites-nous quel est le taux que vous enregistrez du CHR Dapaong ?
Dr Paul : Vous savez, toute grossesse contractée avant l’âge de 18 ans est une grossesse précoce. Les cas de grossesses précoces que nous recevons sont sous plusieurs angles ; il y a des jeunes filles scolaires que nous recevons pour des soins après avortement suite à un avortement provoqué clandestin. Il y en a qui viennent dans le cadre des consultations prénatales. Le taux de grossesse précoce est relativement élevé que ce soit les avortements provoqués clandestins ou des grossesses évolutives que nous suivons. Nous enregistrons en moyenne 65 cas d’avortements provoqués clandestins et 80 cas de grossesses précoces évolutives par an. C’est alarmant au regard de ces statistiques.

T228 : Y a-t-il des causes particulières ou facteurs spécifiques qui constituent des raisons exposant ces jeunes filles à ces grossesses précoces ?
Dr Paul : Parlant des conséquences, nous avons du moins identifié quelques-unes ; il y a l’ignorance qui est un facteur essentiel. Ces jeunes filles ne savent pas à quoi elles s’exposent en entreprenant une vie sexuelle irresponsable. Lorsqu’une jeune fille commence son cycle menstruel, elle devrait être sensibilisée, être en mesure de connaître son cycle menstruel, de savoir qu’il y a l’ovulation qui survient au cours du cycle menstruel et qu’elle peut tomber enceinte mais malheureusement le plus souvent ce n’est pas le cas. En rappel le cycle menstruel est subdivisé en trois phases : la phase folliculaire caractérisée par le développement de follicules, elle commence avec les menstruations communément appelés les règles, la phase ovulatoire caractérisée par l’ovulation et faisant suite à la phase folliculaire et la phase lutéale qui est la dernière. D’autres causes peuvent être citées : l’imitation des paires : les jeunes filles considèrent souvent leur ainé comme des références et cherchent à les imiter quel que soit leur comportement du point de vue de la santé de reproduction. La pauvreté est aussi un facteur essentiel, souvent les parents ne disposant pas d’assez de moyens financiers pour assurer la scolarisation des jeunes filles, ces dernières constituent alors une population à risque. La recherche du gain facile conduit parfois les jeunes scolaires à une sexualité irresponsable. Il y a également les rapports sexuels non protégés ou la non utilisation des méthodes contraceptives. L’autre facteur est celui socio culturel lié à l’environnement ; parfois l’influence des parents sur la jeune fille pour avoir un enfant avant de continuer ses études. Donc il doit avoir une prise de conscience à tous les niveaux.

T228 : Quelles conséquences à court ou à long terme sur la vie des victimes ?
Dr Paul : Les grossesses précoces chez les jeunes scolaires peuvent avoir plusieurs conséquences ; d’abord la jeune fille qui poursuivait son Cursus scolaire et qui est confrontée à ce type de grossesse voit son Cursus qui est compromis ; d’où le début de la déscolarisation caractérisé par l’absentéisme pouvant aboutir à l’abandon scolaire définitif. La stigmatisation dans la société, la jeune fille est rejetée par sa communauté voire ses parents. La pression des parents conduit le plus souvent à des avortements clandestins dont les complications sont désastreuses. Ces avortements clandestins se font le plus souvent par la prise des médicaments d’origine douteuse ou par l’introduction des substances toxiques dans les voies génitales pour pouvoir évacuer ces grossesses et cela entraine des complications graves. Souvent quand nous les recevons ici, c’est dans des situations d’hémorragies caractérisées par des saignements abondants avec parfois des pertes de connaissances. Dès fois nous les recevons aussi au stade des infections où les germes ont infecté les voies génitales voire la cavité abdominale et ceci nous conduit parfois au bloc opératoire pour des interventions, il y en a eu des cas d’avortements qui se sont compliqués d’infections sévères et qui se sont soldés par des décès. Même si on arrive à juguler les infections et les hémorragies en leur apportant les soins après avortement, ces jeunes filles vont plus tard être confrontées aux risques de stérilité ; puisqu’une infection des voies génitales notamment des trompes est souvent irréversible et au moment où ils vont se marier ils vont commencer à chercher en vain des enfants oubliant les complications des avortements mal gérées. Celles qui décident de garder ces grossesses jusqu’à terme, elles ne sont pas sorties du lot ; vue leur jeune âge, elles sont confrontées à certaines pathologies dont la préeclampsie qui est une hypertension artérielle liée à la grossesse. Donc il y a des perturbations qui peuvent survenir et lorsque la préeclampsie s’installe, l’évolution est imprévisible, et cela peut entrainer des complications comme la survenue des crises convulsives qui peuvent entrainer des décès. C’’est l’une des causes (la préeclampsie) des décès maternels qu’on retrouve souvent chez ces jeunes gestantes.

T228 : Comment aboutir à la prévention ou à la réduction considérable de ces phénomènes qui deviennent inquiétants dans la région ?
Nous avons parlé des causes , des conséquences et il est normal que nous en parlions des moyens de prévention ; insister sur les mesures de prévention ; c’est vrai, il y a eu des initiations de sensibilisations qui sont faites par les ONG dans les établissements et aussi avec des affiches un peu partout dans les villes et il faut peut-être renforcer ces sensibilisations, nous allons mettre un accent sur trois éléments : l’abstinence, la fidélité et les méthodes contraceptives dont le préservatif.
L’abstinence, la fidélité et l’utilisation des préservatifs car au-delà des grossesses précoces, la jeune fille peut contracter les infections sexuellement transmissibles et le VIH/SIDA, ces éléments-là ne doivent pas être perdus de vue. La jeune fille peut décider de faire l’abstinence en gardant sa virginité, se priver des rapports sexuels jusqu’à son mariage ; c’est le mode par excellence pour prévenir les grossesses précoces et les IST/VIH. Pour la fidélité, la jeune fille peut éviter le multi partenariat en gardant cette fidélité à son partenaire. Le multi partenariat est un facteur de risque énorme qui favorise la contraction des grossesses précoces et les IST/VIH SIDA. La jeune fille doit associer à la fidélité des méthodes contraceptives modernes (disponibles) pour prévenir les grossesses précoces. Donc nous sommes disponibles pour tous les jeunes scolaires qui pourront arriver dans le service de gynécologie et d’obstétrique du CHR Dapaong pour avoir plus d’informations sur la santé de reproduction, leur cycle menstruel, sur les méthodes contraceptives.

T228 : Vous avez l’association des docteurs gynécologues obstétriciens au Togo ; que fait cette association pour attirer l’attention des uns et des autres dans la protection de la santé de reproduction et surtout pour la prévention des grossesses précoces et les avortements clandestins dans les communautés ?

Dr Paul : Par rapport aux activités de la société des gynécologues obstétriciens du Togo, des congres et des séminaires ont été tenus et le sujet a fait l’objet de réflexion ; il y a eu beaucoup d’initiatives pour mener les sensibilisations dans les établissements. C’est l’occasion de remercier le gouvernement qui a introduit dans les programmes scolaires l’éducation sur la santé de reproduction. Nous allons dans les semaines suivantes organiser des émissions radiophoniques, concevoir des affiches pour accentuer les sensibilisations à l’endroit des jeunes filles scolaires afin de donner à celles -ci toutes les informations nécessaires au sujet de la santé de reproduction, c’est la sensibilisation qui est primordiale parce qu’il y a une ignorance à la base et cela constitue un grand souci. La jeune fille qui commence son cycle menstruel est surprise, elle ne sait pas comment ça se passe et à quels risques elle s’expose en se livrant aux rapports sexuels irresponsables, mais si elle a toutes les informations nécessaires, elle pourra prévenir ces grossesses précoces. C’est le lieu pour moi de féliciter et soutenir le projet de la Croix Rouge togolaise qui veut à travers les différentes activités au programme, réduire la vulnérabilité des jeunes filles qui sont victimes des grossesses précoces dans une grande ignorance.
Je vous remercie.
Réalisée par V.G.(T228)